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SÉGRÉGATION RACIALE ( ÉTAT-UNIS )
Date cruciale de l’Histoire des Etats-Unis, l’abolition de l’esclavage en 1865 a paradoxalement marqué pour la communauté noire le vrai début du combat pour l’égalité . Instaurés par un Sud revanchard, les codes noirs matérialisés par les lois Jim Crow ont débouché sur la ségrégation et instauré un climat de terreur entretenu par le Ku Klux Klan.

Si elle est l’occasion de célébrer le 50e anniversaire de la marche vers Washington et du fameux discours de Martin Luther King prononcé le 28 août 1963, l’année 2013 marque également le 150e anniversaire de la bataille de Gettysburg (1-3 juillet 1863), considérée comme le tournant de la guerre de Sécession, cette guerre civile qui vit s’affronter l’Union des États du Nord abolitionnistes et la Confédération des États du Sud esclavagistes.

Entre ces deux dates, les États-Unis ont institutionnalisé la ségrégation raciale, une période de près de cent ans durant lesquels les Noirs ont été traités comme des citoyens de deuxième classe dans la majeure partie du pays. Malgré la ratification par le Congrès des 13e, 14e et 15e amendements à la Constitution qui ont aboli l’esclavage, défini la citoyenneté et accordé le droit de vote à chacun entre 1865 et 1869, les États vaincus du Sud sont presqu’immédiatement entrés en résistance, promulguant des lois distinguant les citoyens en fonction de leur appartenance raciale.

Les lois Jim Crow, ferment de la ségrégation

La plupart de ces lois sont connues sous le nom de « Lois Jim Crow », en référence au personnage fictionnel d’une chanson – ‘Jump Jim Crow’ – datant de 1828 et mettant en musique les tribulations de Jim Crow, un Noir du Sud profond. Cette rengaine fut tellement populaire que Jim Crow devint rapidement un terme générique pour désigner, de façon péjorative, les Afro-américains. Profitant du régime fédéral qui confère à chaque État américain une très grande liberté dans la façon de régir le statut de ses habitants, à partir de 1876 les onze ex-États sécessionnistes purent contourner la loi pour édicter des « codes noirs ».

Ces lois interdisaient par exemple les mariages interraciaux et imposaient une séparation entre Noirs et Blancs dans les transports, les lieux publics, les établissements scolaires mais aussi chez les barbiers et lors des matchs de base-ball amateur (Géorgie), dans les spectacles de cirque (Louisiane), aux entrées des hôpitaux (Mississippi), dans les bibliothèques (Caroline du Nord) ou encore dans les cabines téléphoniques (Oklahoma), etc.

De façon plus subtile et insidieuse, ces codes intervenaient également sur le terrain des droits civiques et en particulier sur celui du droit de vote, entravé par de multiples tracasseries réservées aux seuls Noirs comme des taxes au bureau de vote, des tests d‘alphabétisation ou d’hérédité, des découpages électoraux tarabiscotés ; autant d’obstacles érigés dans le seul but de les décourager de voter et d’accéder aux postes de décision.

Séparés et inégaux

Ce système fut d’une redoutable efficacité. Exemples : seulement 9 000 des 147 000 Noirs en âge de voter en 1890 dans le Mississippi étaient inscrits dans les registres électoraux ; et sur les 130 000 Noirs inscrits en 1896 dans les registres de Louisiane, il n’en restait plus que 1 342 en 1904. Cent fois moins ! Pire encore, les Noirs étaient scandaleusement désavantagés sur le plan pénal en étant écartés des jurys, la porte ouverte à des verdicts biaisés et à des dizaines de milliers d’erreurs judiciaires en leur défaveur, en particulier dans les Etats du Sud.

Désireux de ne pas ranimer les braises de la guerre de Sécession, l’Etat fédéral ferma quand même les yeux sur ces pratiques, encouragé – s’il l’on peut dire – par une arrêt de la Cour suprême qui, en 1883, avait déclaré anticonstitutionnelle, à 8 voix contre 1, la partie du 14e amendement interdisant aux Etats de pratiquer la discrimination raciale dans les hôtels, les trains et les lieux publics. Washington finira même par légaliser de facto la ségrégation en 1896 à travers l’arrêt Plessy contre Ferguson. Ce recul démocratique instaura, à l’échelon national, le principe hypocrite de « separate but equal », autrement dit « séparés mais égaux », dans les lieux publics.

Dès lors, la ségrégation raciale prenait un tour officiel, faisant des Noirs des citoyens de deuxième classe, un apartheid avant l’heure en contradiction totale avec l’esprit initial de la Constitution. Loin de l’émancipation qui devait découler de la victoire du Nord et de l’abolition de l’esclavage, le XXe siècle allait produire des décennies d’injustices, combattues à partir de 1954 par le Mouvement pour les droits civiques dirigé par Martin Luther King. Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que soit mis un terme à la discrimination dans les lieux publics grâce au Civil Rights Act (1964), suivi par le Voting Rights Act (1965) supprimant les examens et autres impôts pour devenir électeur aux États-Unis.

Le Ku Klux Klan, raciste et suprématiste

Tout au long de ces cent années de ségrégation, un groupe va incarner dans sa façon la plus extrême la violence du système : le Ku Klux Klan, société secrète fondée dans le Tennessee le 24 décembre 1865, au lendemain de la guerre de Sécession, par six officiers sudistes. L’appellation, volontairement ésotérique, provient de la contraction et de l’association des mots kuklos (‘cercle’ en grec ancien), lux (‘lumière’ en latin) et clan, qui veut dire ‘famille’ en dialecte écossais.

Refusant l’abolition de l’esclavage et récusant le « dogme de l’égalité raciale », le Klan base son action sur la violence envers les Noirs, usant d’un accoutrement spectral (cagoule blanche pointue, tunique blanche) et de grades chimériques (Grand Sorcier, Grand Dragon etc.) destinés à terroriser leurs victimes et à garder l’anonymat. De société secrète, le Ku Klux Klan va rapidement se transformer en organisation terroriste hyper hiérarchisée et accueillir dans ses rangs d’anciens soldats, des criminels mais aussi des juges, des maires et des sheriffs. Incendies, viols, meurtres, lynchages, pendaisons, tous les moyens sont bons, y compris les plus sordides, pour intimider la population noire.

Face à ce déchaînement, plusieurs États réagissent comme le Tennessee, le Texas, l’Arkansas et les deux Carolines où les forces de police ou bien l’armée sont mobilisées pour procéder à des arrestations suivies de condamnations. Il faut noter que ce sont les républicains qui font alors la chasse au Klan, celui-ci étant soutenu à cette époque par les démocrates du Sud les plus irréductibles. Le gouvernement fédéral va aussi se décider à agir. Sous l’impulsion du président Ulysses Grant, le Congrès adopte plusieurs lois qui vont déboucher sur la dissolution du Ku Klux Klan en 1872.

Dissous mais bien vivace, le KKK va ressurgir au milieu des années 1910, étendant cette fois sa haine initiale envers les Noirs aux immigrés, aux juifs et même aux catholiques. Mais ce sont bien les Noirs qui vont encore le plus souffrir de ses exactions. Prônant désormais la suprématie blanche, ce Klan régénéré se propage jusqu’aux États de l’Ouest et du Midwest pour revendiquer jusqu’à 5 millions d’adhérents en 1925, avant de décliner à nouveau après son interdiction en 1928 et le krach boursier de 1929.

Le combat continue

L’émergence du Mouvement pour les droits civiques au milieu des années 1950 lui redonne de la vigueur en même temps qu’une nouvelle cause à combattre. La violence et les crimes redoublent alors contre les Noirs et les adversaires de la ségrégation avec deux points culminants aux yeux de l’opinion publique : l’explosion d’une bombe dans une église de Birmingham dans l’Alabama qui coûte la vie à quatre fillettes en 1963 puis le meurtre de trois militants anti-ségrégation, deux juifs et un Noir, dans le Mississippi en 1964. Ces deux événements, ajoutés à la fin de la ségrégation et au changement progressif des mentalités, rejettent à nouveau le Ku Klux Klan dans l’ombre (seulement 2 000 adhérents en 1970).

Aujourd’hui, le Klan ne pèse plus grand chose mais les « white supremacists » et autres groupes extrémistes continuent, certes à la marge, de théoriser sur la notion de race. Depuis cinq ans, c’est un président noir, Barack Obama, qui loge à la Maison Blanche. Les discriminations raciales ont-elles pour autant disparu ? Ce n’est pas le sentiment qui prévaut au sein de la communauté noire. L’exemple récent de l’acquittement du vigile George Zimmerman, auteur en Floride du meurtre de Trayvon Martin, un adolescent afro-américain, a ranimé le débat de l’inégalité des Noirs face à la justice. Et il suffit d’écouter un Noir américain raconter en détail son quotidien pour se persuader que le chemin est encore long sur la voie de la « post-racialisation.

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